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  2. II.
  3. III
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La branche de lilas

Ouida

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Quand après une période d’expansion et d’éclat le roman semble se recueillir chez nous pour prendre sans doute un nouvel essor, n’est-ce pas une obligation de plus de rechercher si les littératures étrangères sont plus favorisées que la nôtre aujourd’hui ? Ce n’est pas que la fécondité leur manque, ni que le bruit et le retentissement fassent défaut autour de certains noms. Les succès de la femme distinguée qui se cache sous le pseudonyme de Ouida nous avaient même inquiétés d’abord par leur étonnante rapidité, et il nous semble encore qu’ils ont devancé l’entière éclosion d’un talent qui, après avoir flotté indécis pendant plusieurs années, vient enfin de trouver sa voie ; le recueil que nous avons sous les yeux en est un témoignage évident[1]. Il est supérieur à ce roman de Puck, dont M. Forgues a tiré déjà deux jolis tableaux de mœurs anglaises[2], supérieur surtout à ces premiers romans, Strathmore, Chandos, Under two flags, où la vivacité de l’invention ne suffisait pas à racheter l’invraisemblance des événemens, des hardiesses d’un goût douteux et une violence de pinceau qu’on aurait tort de confondre avec l’énergie. Ouida n’a jamais été de ces romanciers, nombreux en Angleterre, dont les œuvres peuvent être mises dans toutes les mains. Elle scandalise ses compatriotes par des audaces dont ils n’ont pas l’habitude. Certes les Dickens et les Thackeray, auxquels on l’accuse de se croire supérieure, eussent hésité devant les sujets qu’elle choisit volontiers ; on va jusqu’à lui attribuer cette réponse caractéristique faite à ceux qui la blâmaient d’alarmer ses chastes lectrices par le dédain du mariage et par des peintures trop vives des entraînemens du cœur ou trop indulgentes des faiblesses masculines : « Je n’écris pas pour les femmes, j’écris pour les militaires. » C’est à cette catégorie de lecteurs qu’elle a probablement voulu consacrer le joli type de Cigarette, une vivandière de l’armée d’Afrique, l’héroïne de son roman d’Under two flags. Ouida témoigne à la France, chaque fois que l’occasion s’en présente, de chaleureuses sympathies ; elle lui appartient d’ailleurs par sa famille, qui en est originaire, et même par ses qualités littéraires : l’esprit souple, mordant, indépendant, aventureux, une grâce à part, mondaine et cavalière, je ne sais quelle fougue l’emporte bien loin du domaine de la froide morale émaillée de citations bibliques, domaine ordinaire de la plupart des femmes auteurs en Angleterre. Il lui reste à se corriger d’une certaine tendance au paradoxe qui va jusqu’à lui dicter une espèce d’apologie de la commune, qu’évidemment elle n’a pas vue de près. Cette réserve faite, nous croyons pouvoir offrir au lecteur de la Revue le récit ému, passionné, que Mlle de La Ramée a intitulé la Branche de lilas.

Ce récit, où l’adultère, si longtemps proscrit par les romanciers anglais, est abordé résolument et poussé à ses dernières conséquences, nous paraît donner la mesure de l’influence qu’exerce depuis quelques années notre littérature sur celle de nos voisins, et qu’un critique a comparée à la transfusion du sang. Personne n’a subi cette influence plus vivement que le romancier connu sous le nom de Ouida. La verve de son style, la témérité naturelle de sa brillante imagination, une légèreté de plume enfin, rare en son pays, lui permettent de s’aventurer mieux qu’un autre dans ces régions périlleuses dont l’exploration nous a valu tant d’anathèmes de ceux-là même qui finissent par nous imiter. George Sand a souvent inspiré Ouida ; l’imitation était surtout flagrante dans ce roman d’Idalia, dont l’héroïne, une sorte de Circé républicaine, courtisane de réputation, vierge de fait, se sert des philtres de sa beauté pour gagner des partisans à la cause italienne.

I.

Oui, je serai fusillé dès l’aube, on le dit, — et pour une branche de lilas ! Vous ne me croyez point ?.. Souvent, pour faire tuer un homme, il n’en a pas fallu davantage. Un regard, un sourire, une larme, une fleur fanée, — c’est peu, et c’est beaucoup quand cela vient d’une femme, — beaucoup, tout le présent, tout le passé, tout l’avenir.

Voici le lilas,… regardez. Il n’a plus ni couleur, ni parfum, ni beauté, il est flétri ; ne dirait-on pas un amour mort ?

Vous m’avez demandé mon histoire. À quoi bon ? Avoir une histoire, c’est un luxe pour les riches. Que sert aux pauvres d’en avoir une ? S’ils la racontent, qui les écoute ? Et j’ai toujours été pauvre. Cependant je fus heureux jusqu’au jour de printemps où fleurit ce lilas.

Je suis un comédien ; ma mère était danseuse. Mon père… Bah ! c’est encore là un luxe pour les riches.

Ma mère fut toujours fort obscure ; elle allait avec sa troupe, en certaines saisons, de ville en ville. Je me rappelle que, quand j’étais petit, elle me portait sur son épaule, et que j’attrapais les papillons au soleil le long des routes, tandis que nous avancions. J’étais un gros enfant brun et turbulent, laid comme je le suis encore ; mais pour elle sans doute, chère âme ! j’étais beau. Je devais lui donner beaucoup d’embarras, toujours en route comme elle l’était ; mais elle ne me le marqua jamais. Quelque fatiguée qu’elle fût, elle ne l’était jamais assez pour ne pouvoir jouer avec moi. Pauvre petite mère, fluette et blanche, je la vois encore danser sous ses paillettes, du rouge aux joues, cherchant toujours des yeux son cher garçon, qui ne savait que grogner quand il avait faim, et j’avais faim souvent, je m’en souviens aussi ; ce n’était pas sa faute, elle se serait usé les pieds à danser pour pouvoir m’élever comme un prince, si la danse avait pu lui donner la fortune. Pauvre mère ! elle tomba d’un ciel de carton, et la chute fut mortelle. Je n’avais que cinq ans, et je me la rappelle pourtant comme si c’était hier, dans son corset d’écarlate et ses jupes courtes, s’élançant hors de scène, son rôle joué, pour me saisir dans ses bras et me couvrir de caresses… Je me la rappelle pleine de grâce, la grâce d’un oiseau sur quelque branche fleurie par l’été ; mais si j’ai raison de la voir ainsi, ceux pour qui elle dansait avaient tort, car le public ne trouva jamais rien de remarquable en elle, et elle mourut comme elle avait vécu, actrice ambulante jusqu’à la fin.

Piccinino fut le dernier mot qu’elle prononça ; elle m’avait toujours appelé ainsi, je restai Piccinino. Je devais avoir quelque autre nom que me donnait la loi, mais la loi et moi nous ne fûmes jamais grands amis.

La petite troupe à laquelle appartenait ma mère fut bonne pour moi. J’étais orphelin, sans le sou, fort laid, je l’ai dit ; mais ces bohèmes sont charitables. Ils rivalisèrent à mon égard de procédés généreux. En grandissant, je pris le goût du théâtre. Comment me serais-je figuré la vie sans l’aigre petit orchestre qui avait couvert mes premiers cris, qui m’avait égayé ensuite ? Cette flûte, ce tambour me semblaient aussi nécessaires à l’existence que la lumière du soleil elle-même. Je jouais les petits rôles qui peuvent convenir à un enfant, et je les jouais bien, au dire de mes amis. Quant à moi, je n’en sais rien ; tout ce que je sais, c’est que les planches de notre petit théâtre étaient pour moi la patrie, et que je ne fus jamais intimidé par les regards du plus nombreux public ; c’étaient pour moi au contraire des regards amis, ceux des seuls amis que j’eusse au monde. J’aimais tant les faire rire ! Moi, un petit laideron que les autres enfans huaient dans la rue en l’appelant vilain saltimbanque, je pouvais par ma gaité, par mon talent, tenir sous le charme des hommes, des femmes, des pères de famille, des grands parens ; ces enfans, mes ennemis, n’auraient pas exercé sur leurs aînés l’influence irrésistible que je possédais. C’était ma vengeance, et elle m’était douce. Du reste je n’en voulais à personne, j’étais de bonne humeur, et je le fus toujours jusqu’au temps où fleurit ce lilas. Nous menions joyeuse vie en somme. Il fallait voyager par toutes les intempéries des saisons, afin d’atteindre telle ville ou tel village pour tel anniversaire ou telle solennité, coucher dans des greniers quand les auberges se trouvaient pleines ; souvent nos recettes couvraient tout au plus les frais d’installation et d’éclairage. N’importe ! nous tirions le meilleur parti possible des circonstances, unis comme doivent l’être de bons camarades, sans autres rivalités que celles de notre art, libres d’abord. Combien de fois, en traversant les villes, nous disions-nous que notre sort valait mieux que celui des bourgeois, condamnés au même toit et au même horizon jusqu’à l’heure où la tombe s’ouvre pour eux dans le lieu même où ils sont nés, tandis que nous allions devant nous, à notre guise, sans jamais nous arrêter assez longtemps dans un même site pour nous en lasser, sans que rien se dressât entre nous et l’immensité des cieux ! L’hiver nous faisait cependant payer un peu nos jouissances, — l’hiver est rude aux races errantes : si l’été durait l’année entière, tout le monde voudrait être bohémien ; mais les autres se privaient volontiers du nécessaire pour que je ne manquasse de rien. J’étais l’enfant adoptif de toute la troupe, et ma pauvreté était si riante que je ne désirais rien de mieux, n’ayant jamais du reste connu autre chose. Quant à ma laideur, je ne la regrettais pas, puisque chacun déclarait que ma physionomie était des plus heureuses pour l’emploi comique dont j’étais chargé.

La première fois que je désirai plaire aux yeux, c’était un jour de procession dans une ville de province. Des petites filles voilées de blanc, qui passaient auprès de moi, la croix en tête, reculèrent, et l’une d’elles, la plus jolie, me poussa du trottoir sur la chaussée en disant : — C’est bête d’être aussi laid que cela ! — Je trébuchai tout éperdu sous le mépris de ce petit ange ; mais le soir vint, et je revis la même tête blonde au théâtre que nous avions dressé sur la place du marché. Je ne vis qu’elle. La fillette riait, elle applaudissait, émerveillée, hors d’elle-même. Mes camarades me dirent que je n’avais jamais aussi bien joué. Tandis qu’ils me félicitaient, je ne les voyais toujours pas, je ne voyais rien que cette petite tête blonde. — Demandez-lui maintenant s’il est bête d’être laid ! dis-je, éclatant d’un rire nerveux. — La pièce jouée, je m’évanouis.

Tout ceci ne vous intéresse pas. Que j’aie souffert ou été heureux, que j’aie aimé ou haï, personne ne s’en souciera. Un chien savant souffre cruellement sous le bâton, et il est capable de s’attacher de toutes ses forces à quiconque ne le bat pas, mais les douleurs, mais l’amour d’un chien savant ne comptent pas dans le monde. Je n’étais rien de plus que lui. N’est-il pas horrible de penser aux émotions, aux efforts qui sont sans cesse gaspillés en pure perte ? Des millions de créatures vivantes prodiguent à chaque instant le sang de leur cœur. Si c’était pour quelque chose encore ; mais non, point de but !.. Je divague, je ne puis m’en empêcher. Il faut que je parle de moi à ma manière ou que je n’en dise rien.

Je grandis au milieu de ces bonnes âmes, qui étaient des parias pour le grand nombre. La mort de notre vieux directeur, — il mourut de froid, ayant donné par une rude nuit d’hiver son manteau à une pauvre femme en mal d’enfant, — cette mort fut cause que notre petite troupe se dispersa. J’allais tantôt avec les uns, tantôt avec les autres. J’aimais la liberté, le changement, l’aventure, jusqu’aux risques et aux privations de la carrière que j’avais toujours suivie ; j’atteignis ainsi dix-huit ans. J’étais robuste de corps, j’avais au moins le talent de faire rire. Ai-je besoin d’ajouter que je ne craignais pas l’avenir ? Je me joignis à diverses troupes, et j’eus des succès, qui ne suffirent néanmoins à me faire remarquer par aucun imprésario, ni attirer dans aucune capitale. Je n’étais pas, je crois, assez grossier pour les grands théâtres. Ne vous figurez pas que ce soit là de l’ironie. Le goût des villes exige des gestes indécens et n’estime la plaisanterie que si quelque gravelure se dérobe sous l’équivoque. Or mes bouffonneries étaient franches, ma gaîté de bon aloi et fort inoffensive. La populace qui venait oublier au spectacle ses labeurs et ses besoins ne fut jamais pire pour avoir ri en m’écoutant. Qu’importe encore ? dira-t-on. Rien à vous, peut-être ; mais, quand on va mourir au point du jour, il n’est pas désagréable de se rappeler qu’en faisant de l’art selon ses moyens on n’a corrompu personne. Je n’étais pas un saint, loin de là. J’avais mes folies et mes vices comme un autre ; ce que je prétends seulement prouver, c’est qu’il n’est pas de carrière qu’on ne puisse ennoblir par la manière dont on l’exerce, fût-ce celle de bouffon. — Vois-tu, me disait notre vieux directeur quand j’étais enfant, ces gens-là viennent se réjouir chez nous pour un peu de temps, et puis ils emportent dans leurs mansardes un refrain de nos chansons, un éclat de rire qui reviendra peut-être aux mauvais jours sur leurs lèvres affamées ; ce sera le rayon de soleil dans la caverne, Piccinino ; penses-y quand un sot te jettera au visage comme une injure ton titre de comédien ambulant.

Je me trouvais heureux, je le répète, bien que je n’eusse jamais plus d’argent qu’il ne m’en fallait pour le plus mauvais gîte et la plus maigre chère ; mais notre bonheur dépend beaucoup de nous-mêmes. C’est un lieu-commun de prédicateur, je le sais ; c’est vrai malgré cela. Tant qu’on n’a pas de regrets, on peut être heureux, et je n’enviais personne, par ignorance sans doute. Si j’avais su ce que c’était que la richesse, sa puissance et ses plaisirs, j’en eusse été avide comme le reste des hommes ; mais je ne savais pas, et ce n’était point ma nature d’être jaloux de la simple possession des choses. Boiteux, j’eusse envié passionnément ceux qui marchent droit et vite ; puisque je pouvais franchir d’un pas leste les prairies, et les bois, et les neiges, à quoi bon envier les gens qui roulaient en carrosse ? J’eusse trouvé cela sot, puéril et ingrat. Ignorance, je le répète ! Chacun a pu remarquer que les hommes qui savent beaucoup de choses en envient beaucoup d’autres ; ne sachant rien, je n’enviais rien.

J’avais mes peines, mais comme elles sont effacées aujourd’hui ! Je ne me rappelle plus que les paysages ensoleillés, le ciel bleu, les chants d’oiseaux, la fenêtre qui s’ouvrait pour laisser voir une rose pareille à la joue d’une jeune fille ou une jeune fille pareille à une rose, les treilles hospitalières et ces vieilles églises où j’entrais volontiers seul le soir pour errer avec recueillement, dans le crépuscule, la fraîcheur, les odeurs vagues d’eau bénite et d’encens, parmi les tombeaux. Ils sont bien passés, ces jours, ces nuits ; ne me mesurez pas les réminiscences. Laissez-moi me souvenir tandis que je le peux, puisque tout est oubli là-bas, assure-t-on.

II.

Au printemps, j’arrivai avec mes camarades dans une petite ville des bords de la Loire, une ville ancienne, haut perchée sur un coteau rocheux, entourée de remparts croulans tout en fleurs, de fossés tout blancs de muguet. Par-dessus les murs des jardins, les lilas secouaient leurs panaches. Je respire encore ce parfum, je le respirerai, je crois, dans la fosse où l’on me jettera. Nous entrâmes à midi ; le lendemain était jour de fête, et la vieille ville grise, momentanément éveillée de sa torpeur, était aminée par une affluence de paysans qui se joignait à la population pour encombrer le champ de foire et le mail. Comme je passais, portant ma part de tente, le flageolet et le tambour sonnant avec leur gaîté ordinaire devant nos pas fatigués, j’entendis soudain une voix au-dessus de ma tête, une voix de femme, haute et claire. — Qu’il est laid celui-là ! s’écriait-elle en riant. Sa figure à elle seule est une charge. Il ferait mourir de rire les chiens de la rue.

— Chut ! dit une autre voix. Qui sait ? peut-être entend-il, et il a l’air si fatigué !

La première voix éclata de plus belle : — Bah ! il est trop laid ! Pourquoi Dieu met-il au monde des êtres pareils ?

Et une branche de lilas m’effleura le visage d’une caresse singulièrement fraîche et suave. Celle qui parlait si haut me l’avait jetée dans sa gaîté moqueuse. Il y avait dessus un petit papillon couleur de safran et une abeille dorée. L’abeille s’arrêta sur ma main l’espace d’une seconde, puis s’envola ; le papillon resta collé aux fleurs. Je levai les yeux. Elle s’appuyait au vieux mur moussu, les branches de lilas s’entre-croisant au-dessus, au-dessous et tout autour d’elle ; ses cheveux d’or brillaient au soleil ; elle avait une grappe de lilas au corsage. Vous la peindrai-je ? Non. Pensez seulement à la femme qui, pour vous, entre toutes celles de son sexe, a représenté l’amour.

Ce n’était qu’une fille du peuple, une orpheline qui, simplement vêtue, se reposait de son travail de la journée en regardant les passans par-dessus le mur. Pour moi, elle devint l’univers. Chose étrange, nous voyons des milliers de visages, nous entendons des milliers de voix, nous rencontrons des milliers de femmes une fleur au corsage, un sourire dans les yeux, et elles ne nous touchent pas. Puis il en passe une qui est pour nous la vie et la mort, et qui joue avec l’une ou l’autre aussi étourdiment qu’un enfant avec ses hochets. Elle n’est ni meilleure ni plus belle que toutes les précédentes, et pourtant sans elle le monde serait vide pour nous.

Je continuai ma marche, tenant la branche de lilas, cette pauvre branche aujourd’hui desséchée. Elle était si brillante alors, si parfumée, si fraîche sous les baisers du papillon et de l’abeille ! Il y a de cela juste deux ans. Les lilas sont-ils en fleur là-bas, je me le demande ? Bien sûr, et elle les cueille, et elle les jette à son amant. Pourquoi pas ?

Pensera-t-elle à la branche qui est morte, à la branche qui fleurissait dans la saison dernière,… il y a si longtemps, si longtemps ? Non, sans doute. Les lilas ne vivent qu’un jour, mais cette journée rapide est moins courte que la mémoire d’une femme… Je ne pourrais dire comment je jouai ce soir-là ; je ne savais ce que je faisais. Tout autour de moi flottait l’odeur des lilas, et dans la foule houleuse je ne cherchais qu’un seul visage. Il n’y était pas.

Quand le spectacle fut terminé au milieu des applaudissemens, je me débarrassai de mes camarades et des braves gens qui nous faisaient accueil pour retourner à cette petite rue escarpée qu’embaumaient les lilas. Ceux-ci avaient perdu leur couleur sous les rayons de la pleine lune, et leurs arômes chargeaient lourdement la brise.

Je me promenai de long en large toute-la nuit. Au lever du soleil, je demandai à un tailleur de pierre qui se rendait à sa besogne quelles gens demeuraient derrière ces murs en ruines. — Personne, me répondit-il ; ce sont les murs d’un ancien jardin de couvent où maintenant tout le monde se promène à son gré. — Je ne lui adressai pas d’autre question. Un étrange silence, une timidité nouvelle, pesaient sur moi.

Rentré dans la misérable petite auberge où la troupe avait cherché gîte, je regagnai ma mansarde pour contempler et baiser à mon aise la branche de lilas. Il me semblait que ma destinée y fût attachée en quelque sorte. Je l’avais mise dans l’eau et à l’ombre, mais déjà elle était flétrie, et le petit papillon jaune était mort. Tout le jour, je m’efforçai de découvrir la femme qui l’avait laissé tomber avec de si dures paroles ; je n’y parvins pas. C’était grande fête, les rues étaient pleines de monde, ruisselantes de bannières, de banderoles, d’enfans de chœur en robes blanches, de petits chérubins une couronne printanière au front ; parmi tous ces visages, je ne reconnus pas le visage que je cherchais. Elle devait être là cependant, mais pour une raison ou pour une autre elle m’échappait. La nuit vint, et je remontai sur les planches, toujours poursuivi par son image,

— Que cherches-tu donc, Piccinino ? me demandaient mes camarades.

Je me mis à rire en répondant : — Une branche de lilas. — Ils crurent à une plaisanterie, car partout dans la ville les lilas blancs et violets servaient en ce moment d’abri aux petits oiseaux.

Je me rappelle bien la pièce que nous jouâmes ce soir-là. J’étais chargé du rôle principal, le rôle d’un savetier de village qui, vieux et infirme, aime une belle et malicieuse fille, passion ridicule et dédaignée qui le met en butte aux railleries de toute la jeunesse du pays. Ce rôle était fort comique, il me convenait à merveille, et j’avais l’habitude de m’en acquitter au milieu des fous rires du public. Cette fois je l’interprétai dans un esprit tout différent. Les paroles : — qu’il est laid ! — me bourdonnaient aux oreilles jusqu’à m’étourdir.

On me fit une bruyante bienvenue, car la pièce était en vogue autant que moi-même. La présomption, l’extravagance amoureuse d’un être sans jeunesse et dénué de grâce, ont toujours été un thème favori de dérision pour le public. Tant d’aveuglement est ridicule sans doute, et pourtant sont-ce les plus jeunes et les plus beaux qui sentent le plus vivement ? Je compris soudain la situation d’une manière nouvelle. Je ne sais ce qui me possédait. Ce rôle était franchement comique, je le répète, et j’avais toujours été un acteur comique ; n’importe, je changeai, et le rôle avec moi. Une impulsion plus forte que ma volonté me fit transformer ce personnage grotesque en un personnage infiniment plus grand, plus noble, plus triste que le pauvre sot qu’il m’avait plu jusque-là de livrer à l’hilarité du public. Je ne vous expliquerai pas comment cela se fit, je n’altérai en rien l’action, je ne remplaçai pas un seul mot par un autre, et pourtant le rôle cessa d’être absurde et méprisable ; il devint touchant, digne, presque héroïque. Cet infortuné, disgracié par la nature, n’avait-il pas un cœur susceptible d’amour infini et d’infini désespoir, un cœur plus sincère, plus fidèle et plus désolé qu’aucun de ceux qui battaient autour de lui tout bouillans de jeunesse ? et le monde faisait de lui un jouet, et il était bafoué par la créature même pour qui volontiers il eût souffert mille morts. Y avait-il vraiment de quoi rire ?

Ce fut ainsi que je compris et que je jouai. La pièce terminée, je regardai les spectateurs pour la première fois de la soirée ; j’observai que tous étaient silencieux et haletans, je m’aperçus avec surprise que moi, le bouffon à leurs gages, je les avais fait non pas rire, mais pleurer. Ils ne se rendaient point compte de ce qu’ils éprouvaient ; seulement le lien étrange qui unit l’acteur au public était cause que la douleur vague et profonde qui m’étouffait était passée en eux.

— Qu’est-ce qui t’a pris, Piccinino ? demandèrent mes camarades, se pressant autour de moi.

Je recommençai de rire ; ma gorge était serrée, mes yeux humides : — C’est la faute de cette branche de lilas.

Ils durent me croire fou décidément. Je le croyais moi-même.

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La branche de lilas by Ouida. The text is in the US public domain, transcribed by Wikisource’s volunteers and served from our own copy.

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