tale.fyi

Inhalt▾
Inhalt
  1. Livre premier—Waterloo
  2. Chapitre I
  3. Ce qu'on rencontre en venant de Nivelles
  4. Chapitre II
  5. Hougomont
  6. Chapitre III
  7. Le 18 juin 1815
  8. Chapitre IV
  9. A
  10. Chapitre V
  11. Le quid obscurum des batailles
  12. Chapitre VI
  13. Quatre heures de l'après-midi
  14. Chapitre VII
  15. Napoléon de belle humeur
  16. Chapitre VIII
  17. L'empereur fait une question au guide Lacoste
  18. Chapitre IX
  19. L'inattendu
  20. Chapitre X
  21. Le plateau de Mont Saint-Jean
  22. Chapitre XI
  23. Mauvais guide à Napoléon, bon guide à Bülow
  24. Chapitre XII
  25. La garde
  26. Chapitre XIII
  27. La catastrophe
  28. Chapitre XIV
  29. Le dernier carré
  30. Chapitre XV
  31. Cambronne
  32. Chapitre XVI
  33. Quot libras in duce?
  34. Chapitre XVII
  35. Faut-il trouver bon Waterloo?
  36. Chapitre XVIII
  37. Recrudescence du droit divin
  38. Chapitre XIX
  39. Le champ de bataille la nuit
  40. Livre deuxième—Le vaisseau L'Orion
  41. Chapitre I
  42. Le numéro 24601 devient le numéro 9430
  43. Chapitre II
  44. Où on lira deux vers qui sont peut-être du diable
  45. Chapitre III
  46. Qu'il fallait que la chaîne de la manille eut subit un certain travail préparatoire pour être ainsi brisée d'un coup de marteau
  47. Livre troisième—Accomplissement de la promesse faite à la morte
  48. Chapitre I
  49. La question de l'eau à Montfermeil
  50. Chapitre II
  51. Deux portraits complétés
  52. Chapitre III
  53. Il faut du vin aux hommes et de l'eau aux chevaux
  54. Chapitre IV
  55. Entrée en scène d'une poupée
  56. Chapitre V
  57. La petite toute seule
  58. Chapitre VI
  59. Qui peut-être prouve l'intelligence de Boulatruelle
  60. Chapitre VII
  61. Cosette côte à côte dans l'ombre avec l'inconnu
  62. Chapitre VIII
  63. Désagrément de recevoir chez soi un pauvre qui est peut-être un riche
  64. Chapitre IX
  65. Thénardier à la manœuvre
  66. Chapitre X
  67. Qui cherche le mieux peut trouver le pire
  68. Chapitre XI
  69. Le numéro 9430 reparaît et Cosette le gagne à la loterie
  70. Livre quatrième—La masure Gorbeau
  71. Chapitre I
  72. Maître Gorbeau
  73. Chapitre II
  74. Nid pour hibou et fauvette
  75. Chapitre III
  76. Deux malheurs mêlés font du bonheur
  77. Chapitre IV
  78. Les remarques de la principale locataire
  79. Chapitre V
  80. Une pièce de cinq francs qui tombe à terre fait du bruit
  81. Livre cinquième—À chasse noire, meute muette
  82. Chapitre I
  83. Les zigzags de la stratégie
  84. Chapitre II
  85. Il est heureux que le pont d'Austerlitz porte voitures
  86. Chapitre III
  87. Voir le plan de Paris de 1727
  88. Chapitre IV
  89. Les tâtonnements de l'évasion
  90. Chapitre V
  91. Qui serait impossible avec l'éclairage au gaz
  92. Chapitre VI
  93. Commencement d'une énigme
  94. Chapitre VII
  95. Suite de l'énigme
  96. Chapitre VIII
  97. L'énigme redouble
  98. Chapitre IX
  99. L'homme au grelot
  100. Chapitre X
  101. Où il est expliqué comment Javert a fait buisson creux
  102. Livre sixième—Le Petit-Picpus
  103. Chapitre I
  104. Petite rue Picpus, numéro 62
  105. Chapitre II
  106. L'obédience de Martin Verga
  107. Chapitre III
  108. Sévérités
  109. Chapitre IV
  110. Gaîtés
  111. Chapitre V
  112. Distractions
  113. Chapitre VI
  114. Le petit couvent
  115. Chapitre VII
  116. Quelques silhouettes de cette ombre
  117. Chapitre VIII
  118. Post corda lapides
  119. Chapitre IX
  120. Un siècle sous une guimpe
  121. Chapitre X
  122. Origine de l'Adoration Perpétuelle
  123. Chapitre XI
  124. Fin du Petit-Picpus
  125. Livre septième—Parenthèse
  126. Chapitre I
  127. Le couvent, idée abstraite
  128. Chapitre II
  129. Le couvent, fait historique
  130. Chapitre III
  131. À quelle condition on peut respecter le passé
  132. Chapitre IV
  133. Le couvent au point de vue des principes
  134. Chapitre V
  135. La prière
  136. Chapitre VI
  137. Bonté absolue de la prière
  138. Chapitre VII
  139. Précautions à prendre dans le blâme
  140. Chapitre VIII
  141. Foi, loi
  142. Livre huitième—Les cimetières prennent ce qu'on leur donne
  143. Chapitre I
  144. Où il est traité de la manière d'entrer au couvent
  145. Chapitre II
  146. Fauchelevent en présence de la difficulté
  147. Chapitre III
  148. Mère Innocente
  149. Chapitre IV
  150. Où Jean Valjean a tout à fait l'air d'avoir lu Austin Castillejo
  151. Chapitre V
  152. Il ne suffit pas d'être ivrogne pour être immortel
  153. Chapitre VI
  154. Entre quatre planches
  155. Chapitre VII
  156. Où l'on trouvera l'origine du mot: ne pas perdre la carte
  157. Chapitre VIII
  158. Interrogatoire réussi
  159. Chapitre IX
  160. Clôture
Deutsch ▾

Les misérables Tome II: Cosette

Victor Hugo

kostenlos · 96.037 Wörter · Hörbuch (11 Std. 26 Min.), gelesen von Freiwilligen für LibriVox

Text von Project Gutenberg

scroll mal ↓weiter ↓

(von vorn beginnen)

TABLE DES MATIÈRES

Livre premier—Waterloo

Chapitre I--Ce qu'on rencontre en venant de Nivelles
Chapitre II--Hougomont
Chapitre III--Le 18 juin 1815
Chapitre IV--A
Chapitre V--Le quid obscurum des batailles
Chapitre VI--Quatre heures de l'après-midi
Chapitre VII--Napoléon de belle humeur
Chapitre VIII--L'empereur fait une question au guide Lacoste
Chapitre IX--L'inattendu
Chapitre X--Le plateau de Mont Saint-Jean
Chapitre XI--Mauvais guide à Napoléon, bon guide à Bülow
Chapitre XII--La garde
Chapitre XIII--La catastrophe
Chapitre XIV--Le dernier carré
Chapitre XV--Cambronne
Chapitre XVI--Quot libras in duce?
Chapitre XVII--Faut-il trouver bon Waterloo?
Chapitre XVIII--Recrudescence du droit divin
Chapitre XIX--Le champ de bataille la nuit

Livre deuxième—Le vaisseau L'Orion

Chapitre I--Le numéro 24601 devient le numéro 9430
Chapitre II--Où on lira deux vers qui sont peut-être du diable
Chapitre III--Qu'il fallait que la chaîne de la manille eut subit
un certain travail préparatoire pour être ainsi brisée d'un coup
de marteau


Livre troisième—Accomplissement de la promesse faite à la morte


Chapitre I--La question de l'eau à Montfermeil
Chapitre II--Deux portraits complétés
Chapitre III--Il faut du vin aux hommes et de l'eau aux chevaux
Chapitre IV--Entrée en scène d'une poupée
Chapitre V--La petite toute seule
Chapitre VI--Qui peut-être prouve l'intelligence de Boulatruelle
Chapitre VII--Cosette côte à côte dans l'ombre avec l'inconnu
Chapitre VIII--Désagrément de recevoir chez soi un pauvre qui est peut-être un riche
Chapitre IX--Thénardier à la manœuvre
Chapitre X--Qui cherche le mieux peut trouver le pire
Chapitre XI--Le numéro 9430 reparaît et Cosette le gagne à la loterie

Livre quatrième—La masure Gorbeau

Chapitre I--Maître Gorbeau
Chapitre II--Nid pour hibou et fauvette
Chapitre III--Deux malheurs mêlés font du bonheur
Chapitre IV--Les remarques de la principale locataire
Chapitre V--Une pièce de cinq francs qui tombe à terre fait du bruit

Livre cinquième—À chasse noire, meute muette

Chapitre I--Les zigzags de la stratégie
Chapitre II--Il est heureux que le pont d'Austerlitz porte voitures
Chapitre III--Voir le plan de Paris de 1727
Chapitre IV--Les tâtonnements de l'évasion
Chapitre V--Qui serait impossible avec l'éclairage au gaz
Chapitre VI--Commencement d'une énigme
Chapitre VII--Suite de l'énigme
Chapitre VIII--L'énigme redouble
Chapitre IX--L'homme au grelot
Chapitre X--Où il est expliqué comment Javert a fait buisson creux

Livre sixième—Le Petit-Picpus

Chapitre I--Petite rue Picpus, numéro 62
Chapitre II--L'obédience de Martin Verga
Chapitre III--Sévérités
Chapitre IV--Gaîtés
Chapitre V--Distractions
Chapitre VI--Le petit couvent
Chapitre VII--Quelques silhouettes de cette ombre
Chapitre VIII--Post corda lapides
Chapitre IX--Un siècle sous une guimpe
Chapitre X--Origine de l'Adoration Perpétuelle
Chapitre XI--Fin du Petit-Picpus

Livre septième—Parenthèse

Chapitre I--Le couvent, idée abstraite
Chapitre II--Le couvent, fait historique
Chapitre III--À quelle condition on peut respecter le passé
Chapitre IV--Le couvent au point de vue des principes
Chapitre V--La prière
Chapitre VI--Bonté absolue de la prière
Chapitre VII--Précautions à prendre dans le blâme
Chapitre VIII--Foi, loi

Livre huitième—Les cimetières prennent ce qu'on leur donne

Chapitre I--Où il est traité de la manière d'entrer au couvent
Chapitre II--Fauchelevent en présence de la difficulté
Chapitre III--Mère Innocente
Chapitre IV--Où Jean Valjean a tout à fait l'air d'avoir lu Austin Castillejo
Chapitre V--Il ne suffit pas d'être ivrogne pour être immortel
Chapitre VI--Entre quatre planches
Chapitre VII--Où l'on trouvera l'origine du mot: ne pas perdre la carte
Chapitre VIII--Interrogatoire réussi
Chapitre IX--Clôture

Livre premier—Waterloo


Chapitre I

Ce qu'on rencontre en venant de Nivelles

L'an dernier (1861), par une belle matinée de mai, un passant, celui qui raconte cette histoire, arrivait de Nivelles et se dirigeait vers La Hulpe. Il allait à pied. Il suivait, entre deux rangées d'arbres, une large chaussée pavée ondulant sur des collines qui viennent l'une après l'autre, soulèvent la route et la laissent retomber, et font là comme des vagues énormes. Il avait dépassé Lillois et Bois-Seigneur-Isaac. Il apercevait, à l'ouest, le clocher d'ardoise de Braine-l'Alleud qui a la forme d'un vase renversé. Il venait de laisser derrière lui un bois sur une hauteur, et, à l'angle d'un chemin de traverse, à côté d'une espèce de potence vermoulue portant l'inscription: Ancienne barrière no 4, un cabaret ayant sur sa façade cet écriteau: Au quatre vents. Échabeau, café de particulier.

Un demi-quart de lieue plus loin que ce cabaret, il arriva au fond d'un petit vallon où il y a de l'eau qui passe sous une arche pratiquée dans le remblai de la route. Le bouquet d'arbres, clairsemé mais très vert, qui emplit le vallon d'un côté de la chaussée, s'éparpille de l'autre dans les prairies et s'en va avec grâce et comme en désordre vers Braine-l'Alleud.

Il y avait là, à droite, au bord de la route, une auberge, une charrette à quatre roues devant la porte, un grand faisceau de perches à houblon, une charrue, un tas de broussailles sèches près d'une haie vive, de la chaux qui fumait dans un trou carré, une échelle le long d'un vieux hangar à cloisons de paille. Une jeune fille sarclait dans un champ où une grande affiche jaune, probablement du spectacle forain de quelque kermesse, volait au vent. À l'angle de l'auberge, à côté d'une mare où naviguait une flottille de canards, un sentier mal pavé s'enfonçait dans les broussailles. Ce passant y entra.

Au bout d'une centaine de pas, après avoir longé un mur du quinzième siècle surmonté d'un pignon aigu à briques contrariées, il se trouva en présence d'une grande porte de pierre cintrée, avec imposte rectiligne, dans le grave style de Louis XIV, accostée de deux médaillons planes. Une façade sévère dominait cette porte; un mur perpendiculaire à la façade venait presque toucher la porte et la flanquait d'un brusque angle droit. Sur le pré devant la porte gisaient trois herses à travers lesquelles poussaient pêle-mêle toutes les fleurs de mai. La porte était fermée. Elle avait pour clôture deux battants décrépits ornés d'un vieux marteau rouillé.

Le soleil était charmant; les branches avaient ce doux frémissement de mai qui semble venir des nids plus encore que du vent. Un brave petit oiseau, probablement amoureux, vocalisait éperdument dans un grand arbre.

Le passant se courba et considéra dans la pierre à gauche, au bas du pied-droit de la porte, une assez large excavation circulaire ressemblant à l'alvéole d'une sphère. En ce moment les battants s'écartèrent et une paysanne sortit.

Elle vit le passant et aperçut ce qu'il regardait.

—C'est un boulet français qui a fait ça, lui dit-elle. Et elle ajouta:

—Ce que vous voyez là, plus haut, dans la porte, près d'un clou, c'est le trou d'un gros biscayen. Le biscayen n'a pas traversé le bois.

—Comment s'appelle cet endroit-ci? demanda le passant.

—Hougomont, dit la paysanne.

Le passant se redressa. Il fit quelques pas et s'en alla regarder au-dessus des haies. Il aperçut à l'horizon à travers les arbres une espèce de monticule et sur ce monticule quelque chose qui, de loin, ressemblait à un lion.

Il était dans le champ de bataille de Waterloo.


Chapitre II

Hougomont

Hougomont, ce fut là un lieu funèbre, le commencement de l'obstacle, la première résistance que rencontra à Waterloo ce grand bûcheron de l'Europe qu'on appelait Napoléon; le premier nœud sous le coup de hache.

C'était un château, ce n'est plus qu'une ferme. Hougomont, pour l'antiquaire, c'est Hugomons. Ce manoir fut bâti par Hugo, sire de Somerel, le même qui dota la sixième chapellenie de l'abbaye de Villers.

Le passant poussa la porte, coudoya sous un porche une vieille calèche, et entra dans la cour.

La première chose qui le frappa dans ce préau, ce fut une porte du seizième siècle qui y simule une arcade, tout étant tombé autour d'elle. L'aspect monumental naît souvent de la ruine. Auprès de l'arcade s'ouvre dans un mur une autre porte avec claveaux du temps de Henri IV, laissant voir les arbres d'un verger. À côté de cette porte un trou à fumier, des pioches et des pelles, quelques charrettes, un vieux puits avec sa dalle et son tourniquet de fer, un poulain qui saute, un dindon qui fait la roue, une chapelle que surmonte un petit clocher, un poirier en fleur en espalier sur le mur de la chapelle, voilà cette cour dont la conquête fut un rêve de Napoléon. Ce coin de terre, s'il eût pu le prendre, lui eût peut-être donné le monde. Des poules y éparpillent du bec la poussière. On entend un grondement; c'est un gros chien qui montre les dents et qui remplace les Anglais.

Les Anglais là ont été admirables. Les quatre compagnies des gardes de Cooke y ont tenu tête pendant sept heures à l'acharnement d'une armée.

Hougomont, vu sur la carte, en plan géométral, bâtiments et enclos compris, présente une espèce de rectangle irrégulier dont un angle aurait été entaillé. C'est à cet angle qu'est la porte méridionale, gardée par ce mur qui la fusille à bout portant. Hougomont a deux portes: la porte méridionale, celle du château, et la porte septentrionale, celle de la ferme. Napoléon envoya contre Hougomont son frère Jérôme; les divisions Guilleminot, Foy et Bachelu s'y heurtèrent, presque tout le corps de Reille y fut employé et y échoua, les boulets de Kellermann s'épuisèrent sur cet héroïque pan de mur. Ce ne fut pas trop de la brigade Bauduin pour forcer Hougomont au nord, et la brigade Soye ne put que l'entamer au sud, sans le prendre.

Les bâtiments de la ferme bordent la cour au sud. Un morceau de la porte nord, brisée par les Français, pend accroché au mur. Ce sont quatre planches clouées sur deux traverses, et où l'on distingue les balafres de l'attaque.

La porte septentrionale, enfoncée par les Français, et à laquelle on a mis une pièce pour remplacer le panneau suspendu à la muraille, s'entre-bâille au fond du préau; elle est coupée carrément dans un mur, de pierre en bas, de brique en haut, qui ferme la cour au nord. C'est une simple porte charretière comme il y en a dans toutes les métairies, deux larges battants faits de planches rustiques; au delà, des prairies. La dispute de cette entrée a été furieuse. On a longtemps vu sur le montant de la porte toutes sortes d'empreintes de mains sanglantes. C'est là que Bauduin fut tué.

L'orage du combat est encore dans cette cour; l'horreur y est visible; le bouleversement de la mêlée s'y est pétrifié; cela vit, cela meurt; c'était hier. Les murs agonisent, les pierres tombent, les brèches crient; les trous sont des plaies; les arbres penchés et frissonnants semblent faire effort pour s'enfuir.

Cette cour, en 1815, était plus bâtie qu'elle ne l'est aujourd'hui. Des constructions qu'on a depuis jetées bas y faisaient des redans, des angles et des coudes d'équerre.

Les Anglais s'y étaient barricadés; les Français y pénétrèrent, mais ne purent s'y maintenir. À côté de la chapelle, une aile du château, le seul débris qui reste du manoir d'Hougomont, se dresse écroulée, on pourrait dire éventrée. Le château servit de donjon, la chapelle servit de blockhaus. On s'y extermina. Les Français, arquebuses de toutes parts, de derrière les murailles, du haut des greniers, du fond des caves, par toutes les croisées, par tous les soupiraux, par toutes les fentes des pierres, apportèrent des fascines et mirent le feu aux murs et aux hommes; la mitraille eut pour réplique l'incendie.

On entrevoit dans l'aile ruinée, à travers des fenêtres garnies de barreaux de fer, les chambres démantelées d'un corps de logis en brique; les gardes anglaises étaient embusquées dans ces chambres; la spirale de l'escalier, crevassé du rez-de-chaussée jusqu'au toit, apparaît comme l'intérieur d'un coquillage brisé. L'escalier a deux étages; les Anglais, assiégés dans l'escalier, et massés sur les marches supérieures, avaient coupé les marches inférieures. Ce sont de larges dalles de pierre bleue qui font un monceau dans les orties. Une dizaine de marches tiennent encore au mur; sur la première est entaillée l'image d'un trident. Ces degrés inaccessibles sont solides dans leurs alvéoles. Tout le reste ressemble à une mâchoire édentée. Deux vieux arbres sont là; l'un est mort, l'autre est blessé au pied, et reverdit en avril. Depuis 1815, il s'est mis à pousser à travers l'escalier.

On s'est massacré dans la chapelle. Le dedans, redevenu calme, est étrange. On n'y a plus dit la messe depuis le carnage. Pourtant l'autel y est resté, un autel de bois grossier adossé à un fond de pierre brute. Quatre murs lavés au lait de chaux, une porte vis-à-vis l'autel, deux petites fenêtres cintrées, sur la porte un grand crucifix de bois, au-dessus du crucifix un soupirail carré bouché d'une botte de foin, dans un coin, à terre, un vieux châssis vitré tout cassé, telle est cette chapelle. Près de l'autel est clouée une statue en bois de sainte Anne, du quinzième siècle; la tête de l'enfant Jésus a été emportée par un biscayen. Les Français, maîtres un moment de la chapelle, puis délogés, l'ont incendiée. Les flammes ont rempli cette masure; elle a été fournaise; la porte a brûlé, le plancher a brûlé, le Christ en bois n'a pas brûlé. Le feu lui a rongé les pieds dont on ne voit plus que les moignons noircis, puis s'est arrêté. Miracle, au dire des gens du pays. L'enfant Jésus, décapité, n'a pas été aussi heureux que le Christ.

Les murs sont couverts d'inscriptions. Près des pieds du Christ on lit ce nom: Henquinez. Puis ces autres: Conde de Rio Maïor. Marques y Marquesa de Almagro (Habana). Il y a des noms français avec des points d'exclamation, signes de colère. On a reblanchi le mur en 1849. Les nations s'y insultaient.

C'est à la porte de cette chapelle qu'a été ramassé un cadavre qui tenait une hache à la main. Ce cadavre était le sous-lieutenant Legros.

On sort de la chapelle, et à gauche, on voit un puits. Il y en a deux dans cette cour. On demande: pourquoi n'y a-t-il pas de seau et de poulie à celui-ci? C'est qu'on n'y puise plus d'eau. Pourquoi n'y puise-t-on plus d'eau? Parce qu'il est plein de squelettes.

Le dernier qui ait tiré de l'eau de ce puits se nommait Guillaume Van Kylsom. C'était un paysan qui habitait Hougomont et y était jardinier. Le 18 juin 1815, sa famille prit la fuite et s'alla cacher dans les bois.

La forêt autour de l'abbaye de Villers abrita pendant plusieurs jours et plusieurs nuits toutes ces malheureuses populations dispersées. Aujourd'hui encore de certains vestiges reconnaissables, tels que de vieux troncs d'arbres brûlés, mar-quent la place de ces pauvres bivouacs tremblants au fond des halliers.

Guillaume Van Kylsom demeura à Hougomont «pour garder le château» et se blottit dans une cave. Les Anglais l'y découvrirent. On l'arracha de sa cachette, et, à coups de plat de sabre, les combattants se firent servir par cet homme effrayé. Ils avaient soif; ce Guillaume leur portait à boire. C'est à ce puits qu'il puisait l'eau. Beaucoup burent là leur dernière gorgée. Ce puits, où burent tant de morts, devait mourir lui aussi.

Après l'action, on eut une hâte, enterrer les cadavres. La mort a une façon à elle de harceler la victoire, et elle fait suivre la gloire par la peste. Le typhus est une annexe du triomphe. Ce puits était profond, on en fit un sépulcre. On y jeta trois cents morts. Peut-être avec trop d'empressement. Tous étaient-ils morts? la légende dit non. Il parait que, la nuit qui suivit l'ensevelissement, on entendit sortir du puits des voix faibles qui appelaient.

Ce puits est isolé au milieu de la cour. Trois murs mi-partis pierre et brique, repliés comme les feuilles d'un paravent et simulant une tourelle carrée, l'entourent de trois côtés. Le quatrième côté est ouvert. C'est par là qu'on puisait l'eau. Le mur du fond a une façon d'œil-de-bœuf informe, peut-être un trou d'obus. Cette tourelle avait un plafond dont il ne reste que les poutres. La ferrure de soutènement du mur de droite dessine une croix. On se penche, et l'œil se perd dans un profond cylindre de brique qu'emplit un entassement de ténèbres. Tout autour du puits, le bas des murs disparaît dans les orties.

Ce puits n'a point pour devanture la large dalle bleue qui sert de tablier à tous les puits de Belgique. La dalle bleue y est remplacée par une traverse à laquelle s'appuient cinq ou six difformes tronçons de bois noueux et ankylosés qui ressemblent à de grands ossements. Il n'a plus ni seau, ni chaîne, ni poulie; mais il a encore la cuvette de pierre qui servait de déversoir. L'eau des pluies s'y amasse, et de temps en temps un oiseau des forêts voisines vient y boire et s'envole.

Une maison dans cette ruine, la maison de la ferme, est encore habitée. La porte de cette maison donne sur la cour. À côté d'une jolie plaque de serrure gothique il y a sur cette porte une poignée de fer à trèfles, posée de biais. Au moment où le lieutenant hanovrien Wilda saisissait cette poignée pour se réfugier dans la ferme, un sapeur français lui abattit la main d'un coup de hache.

La famille qui occupe la maison a pour grand-père l'ancien jardinier Van Kylsom, mort depuis longtemps. Une femme en cheveux gris vous dit: «J'étais là. J'avais trois ans. Ma sœur, plus grande, avait peur et pleurait. On nous a emportées dans les bois. J'étais dans les bras de ma mère. On se collait l'oreille à terre pour écouter. Moi, j'imitais le canon, et je faisais boum, boum.»

Une porte de la cour, à gauche, nous l'avons dit, donne dans le verger.

Le verger est terrible.

Il est en trois parties, on pourrait presque dire en trois actes. La première partie est un jardin, la deuxième est le verger, la troisième est un bois. Ces trois parties ont une enceinte commune, du côté de l'entrée les bâtiments du château et de la ferme, à gauche une haie, à droite un mur, au fond un mur. Le mur de droite est en brique, le mur du fond est en pierre. On entre dans le jardin d'abord. Il est en contrebas, planté de groseilliers, encombré de végétations sauvages, fermé d'un terrassement monumental en pierre de taille avec balustres à double renflement. C'était un jardin seigneurial dans ce premier style français qui a précédé Lenôtre; ruine et ronce aujourd'hui. Les pilastres sont surmontés de globes qui semblent des boulets de pierre. On compte encore quarante-trois balustres sur leurs dés; les autres sont couchés dans l'herbe. Presque tous ont des éraflures de mousqueterie. Un balustre brisé est posé sur l'étrave comme une jambe cassée.

C'est dans ce jardin, plus bas que le verger, que six voltigeurs du 1er léger, ayant pénétré là et n'en pouvant plus sortir, pris et traqués comme des ours dans leur fosse, acceptèrent le combat avec deux compagnies hanovriennes, dont une était armée de carabines. Les hanovriens bordaient ces balustres et tiraient d'en haut. Ces voltigeurs, ripostant d'en bas, six contre deux cents, intrépides, n'ayant pour abri que les groseilliers, mirent un quart d'heure à mourir.

On monte quelques marches, et du jardin on passe dans le verger proprement dit. Là, dans ces quelques toises carrées, quinze cents hommes tombèrent en moins d'une heure. Le mur semble prêt à recommencer le combat. Les trente-huit meurtrières percées par les Anglais à des hauteurs irrégulières, y sont encore. Devant la seizième sont couchées deux tombes anglaises en granit. Il n'y a de meurtrières qu'au mur sud; l'attaque principale venait de là. Ce mur est caché au dehors par une grande haie vive; les Français arrivèrent, croyant n'avoir affaire qu'à la haie, la franchirent, et trouvèrent ce mur, obstacle et embuscade, les gardes anglaises derrière, les trente-huit meurtrières faisant feu à la fois, un orage de mitraille et de balles; et la brigade Soye s'y brisa. Waterloo commença ainsi.

Le verger pourtant fut pris. On n'avait pas d'échelles, les Français grimpèrent avec les ongles. On se battit corps à corps sous les arbres. Toute cette herbe a été mouillée de sang. Un bataillon de Nassau, sept cents hommes, fut foudroyé là. Au dehors le mur, contre lequel furent braquées les deux batteries de Kellermann, est rongé par la mitraille.

Ce verger est sensible comme un autre au mois de mai. Il a ses boutons d'or et ses pâquerettes, l'herbe y est haute, des chevaux de charrue y paissent, des cordes de crin où sèche du linge traversent les intervalles des arbres et font baisser la tête aux passants, on marche dans cette friche et le pied enfonce dans les trous de taupes. Au milieu de l'herbe on remarque un tronc déraciné, gisant, verdissant. Le major Blackman s'y est adossé pour expirer. Sous un grand arbre voisin est tombé le général allemand Duplat, d'une famille française réfugiée à la révocation de l'édit de Nantes. Tout à côté se penche un vieux pommier malade pansé avec un bandage de paille et de terre glaise. Presque tous les pommiers tombent de vieillesse. Il n'y en a pas un qui n'ait sa balle ou son biscaïen. Les squelettes d'arbres morts abondent dans ce verger. Les corbeaux volent dans les branches, au fond il y a un bois plein de violettes.

Bauduin tué, Foy blessé, l'incendie, le massacre, le carnage, un ruisseau fait de sang anglais, de sang allemand et de sang français, furieusement mêlés, un puits comblé de cadavres, le régiment de Nassau et le régiment de Brunswick détruits, Duplat tué, Blackman tué, les gardes anglaises mutilées, vingt bataillons français, sur les quarante du corps de Reille, décimés, trois mille hommes, dans cette seule masure de Hougomont, sabrés, écharpés, égorgés, fusillés, brûlés; et tout cela pour qu'aujourd'hui un paysan dise à un voyageur: Monsieur, donnez-moi trois francs; si vous aimez, je vous expliquerai la chose de Waterloo!


deine Stelle wird wiederhergestellt…

der Rest wird geladen…

Mehr von Victor Hugo

  • Les misérables Tome I
    Ce premier tome, Fantine, s'ouvre sur le bon évêque Myriel et l'ancien forçat Jean Valjean qu'il accueille, puis suit Fantine, une jeune mère qui s'épuise pour payer la pension de sa fille Cosette. Hugo digresse à loisir.
  • Notre-Dame de Paris
    Hugo consacre des chapitres entiers aux pierres de la cathédrale et à une vue à vol d'oiseau du Paris médiéval, autour d'Esmeralda la danseuse, de Quasimodo le sonneur sourd et de Frollo, l'archidiacre tourmenté. C'est lent par moments, et bien plus sombre que le dessin animé.

—

danke fürs Lesen

Les misérables Tome II: Cosette von Victor Hugo. Der Text ist in den USA gemeinfrei, digitalisiert von den Freiwilligen von Project Gutenberg. Wir liefern ihn aus unserer eigenen Kopie aus.

Gesprochen von Didier, Ezwa und Nadine Eckert-Boulet für LibriVox, ebenfalls gemeinfrei.

tale.fyi