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  1. Livre premier—La guerre entre quatre murs
  2. Chapitre I
  3. La Charybde du faubourg Saint-Antoine et la Scylla du faubourg du Temple
  4. Chapitre II
  5. Que faire dans l'abîme à moins que l'on ne cause?
  6. Chapitre III
  7. Éclaircissement et assombrissement
  8. Chapitre IV
  9. Cinq de moins, un de plus
  10. Chapitre V
  11. Quel horizon on voit du haut de la barricade
  12. Chapitre VI
  13. Marius hagard, Javert laconique
  14. Chapitre VII
  15. La situation s'aggrave
  16. Chapitre VIII
  17. Les artilleurs se font prendre au sérieux
  18. Chapitre IX
  19. Emploi de ce vieux talent de braconnier et de ce coup de fusil infaillible qui a influé sur la condamnation 1796
  20. Chapitre X
  21. Aurore
  22. Chapitre XI
  23. Le coup de fusil qui ne manque rien et qui ne tue personne
  24. Chapitre XII
  25. Le désordre partisan de l'ordre
  26. Chapitre XIII
  27. Lueurs qui passent
  28. Chapitre XIV
  29. Où on lira le nom de la maîtresse d'Enjolras
  30. Chapitre XV
  31. Gavroche dehors
  32. Chapitre XVI
  33. Comment de frère on devient père
  34. Chapitre XVII
  35. Mortuus pater filium moriturum expectat
  36. Chapitre XVIII
  37. Le vautour devenu proie
  38. Chapitre XIX
  39. Jean Valjean se venge
  40. Chapitre XX
  41. Les morts ont raison et les vivants n'ont pas tort
  42. Chapitre XXI
  43. Les héros
  44. Chapitre XXII
  45. Pied à pied
  46. Chapitre XXIII
  47. Oreste à jeun et Pylade ivre
  48. Chapitre XXIV
  49. Prisonnier
  50. Livre deuxième—L'intestin de Léviathan
  51. Chapitre I
  52. La terre appauvrie par la mer
  53. Chapitre II
  54. L'histoire ancienne de l'égout
  55. Chapitre III
  56. Bruneseau
  57. Chapitre IV
  58. Détails ignorés
  59. Chapitre V
  60. Progrès actuel
  61. Chapitre VI
  62. Progrès futur
  63. Livre troisième—La boue, mais l'âme
  64. Chapitre I
  65. Le cloaque et ses surprises
  66. Chapitre II
  67. Explication
  68. Chapitre III
  69. L'homme filé
  70. Chapitre IV
  71. Lui aussi porte sa croix
  72. Chapitre V
  73. Pour le sable comme pour la femme il y a une finesse qui est perfidie
  74. Chapitre VI
  75. Le fontis
  76. Chapitre VII
  77. Quelque fois on échoue où l'on croit débarquer
  78. Chapitre VIII
  79. Le pan de l'habit déchiré
  80. Chapitre IX
  81. Marius fait l'effet d'être mort à quelqu'un qui s'y connaît
  82. Chapitre X
  83. Rentrée de l'enfant prodigue de sa vie
  84. Chapitre XI
  85. Ébranlement dans l'absolu
  86. Chapitre XII
  87. L'aïeul
  88. Livre quatrième—Javert déraillé
  89. Chapitre I
  90. Javert déraillé
  91. Livre cinquième—Le petit-fils et le grand-père
  92. Chapitre I
  93. Où l'on revoit l'arbre à l'emplâtre de zinc
  94. Chapitre II
  95. Marius, en sortant de la guerre civile, s'apprête à la guerre domestique
  96. Chapitre III
  97. Marius attaque
  98. Chapitre IV
  99. Mademoiselle Gillenormand finit par ne plus trouver mauvais que M. Fauchelevent soit entré avec quelque chose sous le bras
  100. Chapitre V
  101. Déposez plutôt votre argent dans telle forêt que chez tel notaire
  102. Chapitre VI
  103. Les deux vieillards font tout, chacun à leur façon, pour que Cosette soit heureuse
  104. Chapitre VII
  105. Les effets de rêve mêlés au bonheur
  106. Chapitre VIII
  107. Deux hommes impossibles à retrouver
  108. Livre sixième—La nuit blanche
  109. Chapitre I
  110. Le 16 février 1833
  111. Chapitre II
  112. Jean Valjean a toujours son bras en écharpe
  113. Chapitre III
  114. L'inséparable
  115. Chapitre IV
  116. Immortale jecur
  117. Livre septième—La dernière gorgée du calice
  118. Chapitre I
  119. Le septième cercle et le huitième ciel
  120. Chapitre II
  121. Les obscurités que peut contenir une révélation
  122. Livre huitième—La décroissance crépusculaire
  123. Chapitre I
  124. La chambre d'en bas
  125. Chapitre II
  126. Autre pas en arrière
  127. Chapitre III
  128. Ils se souviennent du jardin de la rue Plumet
  129. Chapitre IV
  130. L'attraction et l'extinction
  131. Livre neuvième—Suprême ombre, suprême aurore
  132. Chapitre I
  133. Pitié pour les malheureux, mais indulgence pour les heureux
  134. Chapitre II
  135. Dernières palpitations de la lampe sans huile
  136. Chapitre III
  137. Une plume pèse à qui soulevait la charrette Fauchelevent
  138. Chapitre IV
  139. Bouteille d'encre qui ne réussit qu'à blanchir
  140. Chapitre V
  141. Nuit derrière laquelle il y a le jour
  142. Chapitre VI
  143. L'herbe cache et la pluie efface
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Les misérables Tome V: Jean Valjean

Victor Hugo

kostenlos · 103.947 Wörter · Hörbuch (12 Std. 25 Min.), gelesen von Gilles G. Le Blanc für LibriVox

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Livre premier—La guerre entre quatre murs

Chapitre I—La Charybde du faubourg Saint-Antoine et la Scylla du faubourg du Temple
Chapitre II—Que faire dans l'abîme à moins que l'on ne cause?
Chapitre III—Éclaircissement et assombrissement
Chapitre IV—Cinq de moins, un de plus
Chapitre V—Quel horizon on voit du haut de la barricade
Chapitre VI—Marius hagard, Javert laconique
Chapitre VII—La situation s'aggrave
Chapitre VIII—Les artilleurs se font prendre au sérieux
Chapitre IX—Emploi de ce vieux talent de braconnier et de ce coup de fusil infaillible qui a influé sur la condamnation 1796
Chapitre X—Aurore
Chapitre XI—Le coup de fusil qui ne manque rien et qui ne tue personne
Chapitre XII—Le désordre partisan de l'ordre
Chapitre XIII—Lueurs qui passent
Chapitre XIV—Où on lira le nom de la maîtresse d'Enjolras
Chapitre XV—Gavroche dehors
Chapitre XVI—Comment de frère on devient père
Chapitre XVII—Mortuus pater filium moriturum expectat
Chapitre XVIII—Le vautour devenu proie
Chapitre XIX—Jean Valjean se venge
Chapitre XX—Les morts ont raison et les vivants n'ont pas tort
Chapitre XXI—Les héros
Chapitre XXII—Pied à pied
Chapitre XXIII—Oreste à jeun et Pylade ivre
Chapitre XXIV—Prisonnier


Livre deuxième—L'intestin de Léviathan

Chapitre I—La terre appauvrie par la mer
Chapitre II—L'histoire ancienne de l'égout
Chapitre III—Bruneseau
Chapitre IV—Détails ignorés
Chapitre V—Progrès actuel
Chapitre VI—Progrès futur


Livre troisième—La boue, mais l'âme

Chapitre I—Le cloaque et ses surprises
Chapitre II—Explication
Chapitre III—L'homme filé
Chapitre IV—Lui aussi porte sa croix
Chapitre V—Pour le sable comme pour la femme il y a une finesse qui est perfidie
Chapitre VI—Le fontis
Chapitre VII—Quelque fois on échoue où l'on croit débarquer
Chapitre VIII—Le pan de l'habit déchiré
Chapitre IX—Marius fait l'effet d'être mort à quelqu'un qui s'y connaît
Chapitre X—Rentrée de l'enfant prodigue de sa vie
Chapitre XI—Ébranlement dans l'absolu
Chapitre XII—L'aïeul Livre quatrième—Javert déraillé


Livre quatrième—Javert déraillé

Chapitre I—Javert déraillé


Livre cinquième—Le petit-fils et le grand-père

Chapitre I—Où l'on revoit l'arbre à l'emplâtre de zinc
Chapitre II—Marius, en sortant de la guerre civile, s'apprête à la guerre domestique
Chapitre III—Marius attaque
Chapitre IV—Mademoiselle Gillenormand finit par ne plus trouver mauvais que M. Fauchelevent soit entré avec quelque chose sous le bras
Chapitre V—Déposez plutôt votre argent dans telle forêt que chez tel notaire
Chapitre VI—Les deux vieillards font tout, chacun à leur façon, pour que Cosette soit heureuse
Chapitre VII—Les effets de rêve mêlés au bonheur
Chapitre VIII—Deux hommes impossibles à retrouver


Livre sixième—La nuit blanche

Chapitre I—Le 16 février 1833
Chapitre II—Jean Valjean a toujours son bras en écharpe
Chapitre III—L'inséparable
Chapitre IV—Immortale jecur


Livre septième—La dernière gorgée du calice

Chapitre I—Le septième cercle et le huitième ciel
Chapitre II—Les obscurités que peut contenir une révélation


Livre huitième—La décroissance crépusculaire

Chapitre I—La chambre d'en bas
Chapitre II—Autre pas en arrière
Chapitre III—Ils se souviennent du jardin de la rue Plumet
Chapitre IV—L'attraction et l'extinction


Livre neuvième—Suprême ombre, suprême aurore

Chapitre I—Pitié pour les malheureux, mais indulgence pour les heureux
Chapitre II—Dernières palpitations de la lampe sans huile
Chapitre III—Une plume pèse à qui soulevait la charrette Fauchelevent
Chapitre IV—Bouteille d'encre qui ne réussit qu'à blanchir
Chapitre V—Nuit derrière laquelle il y a le jour
Chapitre VI—L'herbe cache et la pluie efface

Livre premier—La guerre entre quatre murs


Chapitre I

La Charybde du faubourg Saint-Antoine et la Scylla du faubourg du Temple

Les deux plus mémorables barricades que l'observateur des maladies sociales puisse mentionner n'appartiennent point à la période où est placée l'action de ce livre. Ces deux barricades, symboles toutes les deux, sous deux aspects différents, d'une situation redoutable, sortirent de terre lors de la fatale insurrection de juin 1848, la plus grande guerre des rues qu'ait vue l'histoire.

Il arrive quelquefois que, même contre les principes, même contre la liberté, l'égalité et la fraternité, même contre le vote universel, même contre le gouvernement de tous par tous, du fond de ses angoisses, de ses découragements, de ses dénûments, de ses fièvres, de ses détresses, de ses miasmes, de ses ignorances, de ses ténèbres, cette grande désespérée, la canaille, proteste, et que la populace livre bataille au peuple.

Les gueux attaquent le droit commun; l'ochlocratie s'insurge contre le démos.

Ce sont là des journées lugubres; car il y a toujours une certaine quantité de droit même dans cette démence, il y a du suicide dans ce duel; et ces mots, qui veulent être des injures, gueux, canaille, ochlocratie, populace, constatent, hélas! plutôt la faute de ceux qui règnent que la faute de ceux qui souffrent; plutôt la faute des privilégiés que la faute des déshérités.

Quant à nous, ces mots-là, nous ne les prononçons jamais sans douleur et sans respect, car, lorsque la philosophie sonde les faits auxquels ils correspondent, elle y trouve souvent bien des grandeurs à côté des misères. Athènes était une ochlocratie; les gueux ont fait la Hollande; la populace a plus d'une fois sauvé Rome; et la canaille suivait Jésus-Christ.

Il n'est pas de penseur qui n'ait parfois contemplé les magnificences d'en bas.

C'est à cette canaille que songeait sans doute saint Jérôme, et à tous ces pauvres gens, et à tous ces vagabonds, et à tous ces misérables d'où sont sortis les apôtres et les martyrs, quand il disait cette parole mystérieuse: Fex urbis, lex orbis.

Les exaspérations de cette foule qui souffre et qui saigne, ses violences à contre-sens sur les principes qui sont sa vie, ses voies de fait contre le droit, sont des coups d'État populaires, et doivent être réprimés. L'homme probe s'y dévoue, et, par amour même pour cette foule, il la combat. Mais comme il la sent excusable tout en lui tenant tête! comme il la vénère tout en lui résistant! C'est là un de ces moments rares où, en faisant ce qu'on doit faire, on sent quelque chose qui déconcerte et qui déconseillerait presque d'aller plus loin; on persiste, il le faut; mais la conscience satisfaite est triste, et l'accomplissement du devoir se complique d'un serrement de cœur.

Juin 1848 fut, hâtons-nous de le dire, un fait à part, et presque impossible à classer dans la philosophie de l'histoire. Tous les mots que nous venons de prononcer doivent être écartés quand il s'agit de cette émeute extraordinaire où l'on sentit la sainte anxiété du travail réclamant ses droits. Il fallut la combattre, et c'était le devoir, car elle attaquait la République. Mais, au fond, que fut juin 1848? Une révolte du peuple contre lui-même.

Là où le sujet n'est point perdu de vue, il n'y a point de digression; qu'il nous soit donc permis d'arrêter un moment l'attention du lecteur sur les deux barricades absolument uniques dont nous venons de parler et qui ont caractérisé cette insurrection.

L'une encombrait l'entrée du faubourg Saint-Antoine; l'autre défendait l'approche du faubourg du Temple; ceux devant qui se sont dressés, sous l'éclatant ciel bleu de juin, ces deux effrayants chefs-d'œuvre de la guerre civile, ne les oublieront jamais.

La barricade Saint-Antoine était monstrueuse; elle était haute de trois étages et large de sept cents pieds. Elle barrait d'un angle à l'autre la vaste embouchure du faubourg, c'est-à-dire trois rues; ravinée, déchiquetée, dentelée, hachée, crénelée d'une immense déchirure, contre-butée de monceaux qui étaient eux-mêmes des bastions, poussant des caps çà et là, puissamment adossée aux deux grands promontoires de maisons du faubourg, elle surgissait comme une levée cyclopéenne au fond de la redoutable place qui a vu le 14 juillet. Dix-neuf barricades s'étageaient dans la profondeur des rues derrière cette barricade mère. Rien qu'à la voir, on sentait dans le faubourg l'immense souffrance agonisante arrivée à cette minute extrême où une détresse veut devenir une catastrophe. De quoi était faite cette barricade? De l'écroulement de trois maisons à six étages, démolies exprès, disaient les uns. Du prodige de toutes les colères, disaient les autres. Elle avait l'aspect lamentable de toutes les constructions de la haine: la ruine. On pouvait dire: qui a bâti cela? On pouvait dire aussi: qui a détruit cela? C'était l'improvisation du bouillonnement. Tiens! cette porte! cette grille! cet auvent! ce chambranle! ce réchaud brisé! cette marmite fêlée! Donnez tout! jetez tout! poussez, roulez, piochez, démantelez, bouleversez, écroulez tout! C'était la collaboration du pavé, du moellon, de la poutre, de la barre de fer, du chiffon, du carreau défoncé, de la chaise dépaillée, du trognon de chou, de la loque, de la guenille, et de la malédiction. C'était grand et c'était petit. C'était l'abîme parodié sur place par le tohu-bohu. La masse près de l'atome; le pan de mur arraché et l'écuelle cassée; une fraternisation menaçante de tous les débris; Sisyphe avait jeté là son rocher et Job son tesson. En somme, terrible. C'était l'acropole des va-nu-pieds. Des charrettes renversées accidentaient le talus; un immense haquet y était étalé en travers, l'essieu vers le ciel, et semblait une balafre sur cette façade tumultueuse, un omnibus, hissé gaîment à force de bras tout au sommet de l'entassement, comme si les architectes de cette sauvagerie eussent voulu ajouter la gaminerie à l'épouvante, offrait son timon dételé à on ne sait quels chevaux de l'air. Cet amas gigantesque, alluvion de l'émeute, figurait à l'esprit un Ossa sur Pélion de toutes les révolutions; 93 sur 89, le 9 thermidor sur le 10 août, le 18 brumaire sur le 21 janvier, vendémiaire sur prairial, 1848 sur 1830. La place en valait la peine, et cette barricade était digne d'apparaître à l'endroit même où la Bastille avait disparu. Si l'océan faisait des digues, c'est ainsi qu'il les bâtirait. La furie du flot était empreinte sur cet encombrement difforme. Quel flot? la foule. On croyait voir du vacarme pétrifié. On croyait entendre bourdonner, au-dessus de cette barricade, comme si elles eussent été là sur leur ruche, les énormes abeilles ténébreuses du progrès violent. Était-ce une broussaille? était-ce une bacchanale? était-ce une forteresse? Le vertige semblait avoir construit cela à coups d'aile. Il y avait du cloaque dans cette redoute et quelque chose d'olympien dans ce fouillis. On y voyait, dans un pêle-mêle plein de désespoir, des chevrons de toits, des morceaux de mansardes avec leur papier peint, des châssis de fenêtres avec toutes leurs vitres plantés dans les décombres, attendant le canon, des cheminées descellées, des armoires, des tables, des bancs, un sens dessus dessous hurlant, et ces mille choses indigentes, rebuts même du mendiant, qui contiennent à la fois de la fureur et du néant. On eût dit que c'était le haillon d'un peuple, haillon de bois, de fer, de bronze, de pierre, et que le faubourg Saint-Antoine l'avait poussé là à sa porte d'un colossal coup de balai, faisant de sa misère sa barricade. Des blocs pareils à des billots, des chaînes disloquées, des charpentes à tasseaux ayant forme de potences, des roues horizontales sortant des décombres, amalgamaient à cet édifice de l'anarchie la sombre figure des vieux supplices soufferts par le peuple. La barricade Saint-Antoine faisait arme de tout; tout ce que la guerre civile peut jeter à la tête de la société sortait de là; ce n'était pas du combat, c'était du paroxysme; les carabines qui défendaient cette redoute, parmi lesquelles il y avait quelques espingoles, envoyaient des miettes de faïence, des osselets, des boutons d'habit, jusqu'à des roulettes de tables de nuit, projectiles dangereux à cause du cuivre. Cette barricade était forcenée; elle jetait dans les nuées une clameur inexprimable; à de certains moments, provoquant l'armée, elle se couvrait de foule et de tempête, une cohue de têtes flamboyantes la couronnait; un fourmillement l'emplissait; elle avait une crête épineuse de fusils, de sabres, de bâtons, de haches, de piques et de bayonnettes; un vaste drapeau rouge y claquait dans le vent; on y entendait les cris du commandement, les chansons d'attaque, des roulements de tambours, des sanglots de femmes, et l'éclat de rire ténébreux des meurt-de-faim. Elle était démesurée et vivante; et, comme du dos d'une bête électrique, il en sortait un pétillement de foudres. L'esprit de révolution couvrait de son nuage ce sommet où grondait cette voix du peuple qui ressemble à la voix de Dieu; une majesté étrange se dégageait de cette titanique hottée de gravats. C'était un tas d'ordures et c'était le Sinaï.

Comme nous l'avons dit plus haut, elle attaquait au nom de la Révolution, quoi? la Révolution. Elle, cette barricade, le hasard, le désordre, l'effarement, le malentendu, l'inconnu, elle avait en face d'elle l'assemblée constituante, la souveraineté du peuple, le suffrage universel, la nation, la République; et c'était la Carmagnole défiant la Marseillaise.

Défi insensé, mais héroïque, car ce vieux faubourg est un héros.

Le faubourg et sa redoute se prêtaient main-forte. Le faubourg s'épaulait à la redoute, la redoute s'acculait au faubourg. La vaste barricade s'étalait comme une falaise où venait se briser la stratégie des généraux d'Afrique. Ses cavernes, ses excroissances, ses verrues, ses gibbosités, grimaçaient, pour ainsi dire, et ricanaient sous la fumée. La mitraille s'y évanouissait dans l'informe; les obus s'y enfonçaient, s'y engloutissaient, s'y engouffraient; les boulets n'y réussissaient qu'à trouer des trous; à quoi bon canonner le chaos? Et les régiments, accoutumés aux plus farouches visions de la guerre, regardaient d'un œil inquiet cette espèce de redoute bête fauve, par le hérissement sanglier, et par l'énormité montagne.

À un quart de lieue de là, de l'angle de la rue du Temple qui débouche sur le boulevard près du Château-d'Eau, si l'on avançait hardiment la tête en dehors de la pointe formée par la devanture du magasin Dallemagne, on apercevait au loin, au delà du canal, dans la rue qui monte les rampes de Belleville, au point culminant de la montée, une muraille étrange atteignant au deuxième étage des façades, sorte de trait d'union des maisons de droite aux maisons de gauche, comme si la rue avait replié d'elle-même son plus haut mur pour se fermer brusquement. Ce mur était bâti avec des pavés. Il était droit, correct, froid, perpendiculaire, nivelé à l'équerre, tiré au cordeau, aligné au fil à plomb. Le ciment y manquait sans doute, mais comme à de certains murs romains, sans troubler sa rigide architecture. À sa hauteur on devinait sa profondeur. L'entablement était mathématiquement parallèle au soubassement. On distinguait d'espace en espace, sur sa surface grise, des meurtrières presque invisibles qui ressemblaient à des fils noirs. Ces meurtrières étaient séparées les unes des autres par des intervalles égaux. La rue était déserte à perte de vue. Toutes les fenêtres et toutes les portes fermées. Au fond se dressait ce barrage qui faisait de la rue un cul-de-sac; mur immobile et tranquille; on n'y voyait personne, on n'y entendait rien; pas un cri, pas un bruit, pas un souffle. Un sépulcre.

L'éblouissant soleil de juin inondait de lumière cette chose terrible.

C'était la barricade du faubourg du Temple.

Dès qu'on arrivait sur le terrain et qu'on l'apercevait, il était impossible, même aux plus hardis, de ne pas devenir pensif devant cette apparition mystérieuse. C'était ajusté, emboîté, imbriqué, rectiligne, symétrique, et funèbre. Il y avait là de la science et des ténèbres. On sentait que le chef de cette barricade était un géomètre ou un spectre. On regardait cela et l'on parlait bas.

De temps en temps, si quelqu'un, soldat, officier ou représentant du peuple, se hasardait à traverser la chaussée solitaire, on entendait un sifflement aigu et faible, et le passant tombait blessé ou mort, ou, s'il échappait, on voyait s'enfoncer dans quelque volet fermé, dans un entre-deux de moellons, dans le plâtre d'un mur, une balle. Quelquefois un biscaïen. Car les hommes de la barricade s'étaient fait de deux tronçons de tuyaux de fonte du gaz bouchés à un bout avec de l'étoupe et de la terre à poêle, deux petits canons. Pas de dépense de poudre inutile. Presque tout coup portait. Il y avait quelques cadavres çà et là, et des flaques de sang sur les pavés. Je me souviens d'un papillon blanc qui allait et venait dans la rue. L'été n'abdique pas.

Aux environs, le dessous des portes cochères était encombré de blessés.

On se sentait là visé par quelqu'un qu'on ne voyait point, et l'on comprenait que toute la longueur de la rue était couchée en joue.

Massés derrière l'espèce de dos d'âne que fait à l'entrée du faubourg du Temple le pont cintré du canal, les soldats de la colonne d'attaque observaient, graves et recueillis, cette redoute lugubre, cette immobilité, cette impassibilité, d'où la mort sortait. Quelques-uns rampaient à plat ventre jusqu'au haut de la courbe du pont en ayant soin que leurs shakos ne passassent point.

Le vaillant colonel Monteynard admirait cette barricade avec un frémissement.—Comme c'est bâti! disait-il à un représentant. Pas un pavé ne déborde de l'autre. C'est de la porcelaine.—En ce moment une balle lui brisa sa croix sur sa poitrine, et il tomba.

—Les lâches! disait-on. Mais qu'ils se montrent donc! qu'on les voie! ils n'osent pas! ils se cachent!—La barricade du faubourg du Temple, défendue par quatre-vingts hommes, attaquée par dix mille, tint trois jours. Le quatrième, on fit comme à Zaatcha et à Constantine, on perça les maisons, on vint par les toits, la barricade fut prise. Pas un des quatre-vingts lâches ne songea à fuir; tous y furent tués, excepté le chef, Barthélemy, dont nous parlerons tout à l'heure.

La barricade Saint-Antoine était le tumulte des tonnerres; la barricade du Temple était le silence. Il y avait entre ces deux redoutes la différence du formidable au sinistre. L'une semblait une gueule; l'autre un masque.

En admettant que la gigantesque et ténébreuse insurrection de juin fût composée d'une colère et d'une énigme, on sentait dans la première barricade le dragon et derrière la seconde le sphinx.

Ces deux forteresses avaient été édifiées par deux hommes nommés, l'un Cournet, l'autre Barthélemy. Cournet avait fait la barricade Saint-Antoine; Barthélemy la barricade du Temple. Chacune d'elles était l'image de celui qui l'avait bâtie.

Cournet était un homme de haute stature; il avait les épaules larges, la face rouge, le poing écrasant, le cœur hardi, l'âme loyale, l'œil sincère et terrible. Intrépide, énergique, irascible, orageux; le plus cordial des hommes, le plus redoutable des combattants. La guerre, la lutte, la mêlée, étaient son air respirable et le mettaient de belle humeur. Il avait été officier de marine, et, à ses gestes et à sa voix, on devinait qu'il sortait de l'océan et qu'il venait de la tempête; il continuait l'ouragan dans la bataille. Au génie près, il y avait en Cournet quelque chose de Danton, comme, à la divinité près, il y avait en Danton quelque chose d'Hercule.

Barthélemy, maigre, chétif, pâle, taciturne, était une espèce de gamin tragique qui, souffleté par un sergent de ville, le guetta, l'attendit, et le tua, et, à dix-sept ans, fut mis au bagne. Il en sortit, et fît cette barricade.

Plus tard, chose fatale, à Londres, proscrits tous deux, Barthélemy tua Cournet. Ce fut un duel funèbre. Quelque temps après, pris dans l'engrenage d'une de ces mystérieuses aventures où la passion est mêlée, catastrophes où la justice française voit des circonstances atténuantes et où la justice anglaise ne voit que la mort, Barthélemy fut pendu. La sombre construction sociale est ainsi faite que, grâce au dénûment matériel, grâce à l'obscurité morale, ce malheureux être qui contenait une intelligence, ferme à coup sûr, grande peut-être, commença par le bagne en France et finit par le gibet en Angleterre. Barthélemy, dans les occasions, n'arborait qu'un drapeau; le drapeau noir.


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Les misérables Tome V: Jean Valjean von Victor Hugo. Der Text ist in den USA gemeinfrei, digitalisiert von den Freiwilligen von Project Gutenberg. Wir liefern ihn aus unserer eigenen Kopie aus.

Gesprochen von Gilles G. Le Blanc für LibriVox, ebenfalls gemeinfrei.

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